La légende de Doruntinë

Connaissez-vous l’histoire de Constantin et de sa sœur Doruntine ? Ce fils, qui en donnant sa besë à sa mère, lui fait une promesse sacrée. Et alors que les circonstances rendent la promesse impossible à tenir, Constantin doit s’affranchir les lois de la nature, car nul Albanais ne doit trahir sa besë. Au fil des siècles, l’histoire est devenue légende, nous illustrant ainsi l’une des plus vieilles valeurs albanaise.

Constantin

Constantin

La légende :
Il y a bien longtemps, une grande et puissante famille vivait sur la terre d’Albanie. Son nom était connu au-delà de la contrée. La mère vivait avec son clan, ses treize enfants, ses douze brus et quelques petits enfants. Mais, au milieu de tout ce monde, la mère n’avait d’yeux que pour sa fille Doruntine. Cette dernière était l’unique fille de la famille et la plus belle de la région. Et tout le monde était d’accord avec ce constat.

Avec le temps, la jeune fille était devenue une jeune femme et la famille a fait comprendre qu’elle cherchait à la marier. Mais parmi les célibataires qui vivaient aux alentours, personne n’osait la demander en mariage. Tous l’auraient voulu, mais il fallait mériter un joyau pareil et tenir tête à douze grands frères. Ce n’était pas à la portée de tous.

Le temps passa, lorsqu’un jour, un chevalier vint de très loin. Certains disaient qu’il serait venu de Boétie. Il était beau, courageux et riche. Attiré par la légendaire beauté de Doruntine, le chevalier avait fait tout ce long voyage pour demander sa main. Toutefois, la mère et onze des grands frères ne voulaient pas accorder leur bénédiction à ce mariage. Même si le prétendant était beau, courageux et riche, il venait de bien trop loin. Ils savaient qu’ils ne verraient qu’occasionnellement Doruntine. Mais Constantin, le plus petit des frères, était favorable à ce mariage.
– Qu’on la donne, mère dit Constantin. Cet homme est bien.
– Constantin, mon fils. Que dis-tu là, lui répond sa mère. Tu veux l’envoyer si loin de ma maison, ma Doruntine ? Lorsque nous aurons des évènements joyeux, elle ne sera pas parmi nous. Lorsque nous aurons des évènements tristes, elle ne sera pas parmi nous. Qui me la ramènera ?
– Mère, je te donne ma besë que lorsque tu voudras voir Doruntine, que ça soit pour des évènements joyeux ou tristes, c’est moi qui, personnellement, te la ramènera.

Après de longues heures de discussions, la mère et les onze grands frères finirent par accepter. Ils acceptèrent le mariage et l’organisèrent. Le mariage a duré neuf jours. Le dixième jour, le chevalier prit Doruntine et l’emmena sur sa terre lointaine.

Quelque temps après le mariage de Doruntine, des vagues d’étrangers étaient venus en conquérants. Les douze frères sont allés combattre pour défendre leur terre. Mais les uns après les autres, ils sont tombés. Lorsque le premier des fils est mort, la mère soupira et dit :
– Mon fils, je ne suis pas triste. Je ne vais pas pleurer. Car tu es mort pour ta patrie et il me reste encore onze autres fils pour la guerre.

Lorsque cinq autres de ses valeureux garçons sont morts, elle versa une larme pour chacun d’eux et dit une lamentation. Mais lorsque les cinq autres sont tombés, les uns après les autres, le cœur de la mère se déchira. Elle aurait lancé un tel soupir qu’il aurait retenti dans tout le pays.
– Maudite que je suis ! Quel poison ! Je n’ai pas Doruntine à mes côtés pour ces deuils qui ont assombris ma maison.

À la mort de Constantin, son dernier fils, la mère s’arracha ces cheveux blancs en criant :
– Mort, maudite Mort. Tu m’as pris mes douze fils. Et maintenant qui peut savoir si tu ne m’as pas pris aussi mon unique fille adorée !

Tout le comté était venu aux enterrements des frères de Doruntine, même de hauts dignitaires avaient fait le voyage. Toutes les familles ont perdu un ou plusieurs fils. Mais, aucune n’avait fait le sacrifice de perdre tous ses fils. Jamais de mémoire d’homme, une famille n’avait enterré autant de membres. Après la mort de ses fils, les femmes n’avaient aucune raison de rester avec leur belle-mère. L’une après l’autre, elles sont parties, prenant avec elles leurs enfants. Autrefois belle et animée, la maison de Doruntine ressemblait à présent de plus en plus à une maison hantée, habitée par une vieille dame. Le respect a laissé place à la piété ou à la peur.

À la Toussaint, la mère quitta sa maison et se dirigea vers le cimetière. Ses douze fils étaient maintenant dans douze tombes. Sur chacune des tombes, elle alluma une bougie et prononça une lamentation. Mais, sur la tombe de Constantin, elle alluma deux bougies et prononça deux lamentations, une pour Doruntine et une pour Constantin. D’un coup, elle pleura à grosses larmes en disant :
– Mon fils ! Mon fils ! Mon fils ! … Ô Constantin ! Ô Constantin ! Ô Constantin !

Suite à cela, elle tomba par terre et prit la pierre tombale et s’exclama :
– Constantin, mon fils. Où est la besë que tu m’as faite, que tu allais me ramener Doruntine, ta sœur ? Ta besë est morte avec toi et c’est avec elle que tu pourris dans ton cercueil noir.

Elle reposa la pierre tombale, sécha ses larmes et repartie vers sa maison.

Au milieu de la nuit, un étrange phénomène se produisit dans le cimetière. Constantin sortit de sa tombe. Sa pierre tombale se transforma en cheval noir comme la nuit. La terre se transforma en selle noire. Le cercle qui tenait la pierre devint une bride argentée. Constantin monta sur son cheval, se pencha en avant, abaissa sa tête et donna un coup de talon. Le cheval se mit alors en route. Il traversa comme l’air les montagnes et les plaines, enjamba fleuves et rivières comme de simple ruisseau, laissant derrière lui les villages, les collines et les forêts.

Constantin arriva à la maison de sa sœur au lever du soleil. C’était semblait-il un jour de fête. Sur la place, il trouva des enfants qui jouaient à courir après une hirondelle. Il leur demanda :
– Je suis à la recherche de ma sœur. Je cherche Doruntine. L’un d’entre vous peut-il me dire où est-elle ?
– Elle doit être en train de mener la danse, là-bas, au mariage.

Constantin s’en alla vers la première danse. Il vit un groupe de belles jeunes femmes en train de chanter. Il s’approcha du groupe et demanda :
– Est-ce qu’il y a, parmi vous, Doruntine, ma sœur ?
– Va là-bas, brave homme. Tu la trouveras en train de danser. Elle est habillée d’un velours brillant.

Constantin s’en alla vers un autre groupe de danse. Alors qu’il s’apprêtait à interroger à nouveau, il fut reconnu par Doruntine qui l’appela :
– Constantin, mon frère !

Elle s’approcha de lui et l’embrassa. Constantin lui dit :
– Doruntine, ma sœur ! Viens, nous partons. Madame, notre mère te demande à la maison.
– Dis-moi mon frère comment dois-je venir là-bas ? Est-ce que je viens pour fêter ? Je mettrais mes plus belles parures si je le dois. Si je dois venir pour pleurer alors je me vêtirais de noir.
– Viens comme tu es, ma sœur.

Il l’aida à monter sur le cheval qui s’en alla dans un tourbillon. Ils traversèrent à toute allure les montagnes, les plaines, les fleuves, les rivières, les villages, les collines et les forêts. À tel point que Doruntine pensait être dans un rêve. Tout au long de la route, la sœur interroge son frère :
– Constantin, pourquoi tes épaules sont pleines de moisissures ?
– Mes épaules sont remplies des blessures de guerres. Car sur notre terre, il y a eu de grandes guerres. Des ennemis étaient venus nous écraser et nous sommes tous allés les combattre.
– Constantin, pourquoi as-tu de la poussière sur les cheveux ?
– C’est à cause du voyage. Il y avait beaucoup de poussière.
– Constantin, pourquoi nos frères ne sont-ils pas sortis devant la maison pour nous attendre ?
– Peut-être qu’ils sont en train de danser à l’intérieur, car ils attendent ta venue.
– Constantin, pourquoi les fenêtres de la maison sont-elles fermées aujourd’hui ?
– Le vent fort de l’hiver vient de la mer.

Lorsqu’ils arrivent devant l’église, Constantin dit à sa sœur :
– Va devant. Je dois faire quelques choses à l’église.

Alors que Doruntine se dirigea vers sa maison, Constantin prit le chemin vers sa tombe. Le cheval redevint une pierre, la selle redevint de la terre, la bride d’argent redevint un cercle. À nouveau, comme si rien n’était, tout autour du cimetière gouverna à nouveau le silence de la Mort.

Après avoir monté les escaliers, Doruntine frappa à la porte.
– Mère, ouvre-moi la porte.
– Qui es-tu, toi qui frappes à ma porte ?
– Ouvre-moi la porte, mère. Je suis ta fille, Doruntine.
– Repars d’où tu viens, ô maudite Mort. Tu m’as pris douze fils et maintenant, tu es venue me prendre moi aussi sans que je puisse voir ma Doruntine.
– Que dis-tu là, ma mère ? Tu ne reconnais pas ma voix ? Sur ma besë, mère, c’est bien moi. Je suis ta Doruntine.
– Va devant la fenêtre que je vois si je te reconnais.

Doruntine alla devant la fenêtre et sa mère, après avoir essuyé la fenêtre d’un tissu qui traînait là, la reconnut et lui ouvrit la porte.
– Qui t’a amené ici, mon cœur ?
– C’est Constantin. Il a tenu parole.
– Quel Constantin, ma fille ? Mon Constantin est mort avec ses onze frères. Ils sont tous morts durant la guerre…

L’une comme l’autre, choquées par ce qu’elles venaient d’entendre, restèrent alors figées. Au même moment, un vent froid et puissant entra dans la maison. Comme si la Mort, venue du cimetière, s’était invitée aux retrouvailles. Le lendemain, un habitant du village, qui passait devant la maison, les retrouva mortes toutes les deux.

La besë :
Il serait réducteur de traduire le mot besë par promesse ou parole. Car la besë est plus que ça. Il n’existe pas à proprement parler de terme équivalent dans la langue française. C’est une valeur qui lie la parole donnée à l’honneur. Elle est presque sacrée. Cette « promesse » qu’une personne fait à une autre doit être tenue coûte que coûte. Comme dans la légende de Constantin et Doruntine, même la terre ne peut fondre la besë (besen nuk e shkrin as dheun).  Cela peut aller d’une « promesse » facile à tenir à une qui risque de coûter la vie de celui qui la prononce.

La besë est une valeur fondamentale chez les Albanais. Par conséquent, elle est très présente dans le Kanun (le Code qui régissait la société albanaise). Alors qu’il n’existait pas « d’État », les contrats étaient garantis par la besë. Dans les cas de « gjakmarrje » (prise de sang ou les vengeances), un intermédiaire était envoyé vers la famille de la victime pour obtenir la besë. La famille de la victime choisissait alors si elle faisait une trêve ou si elle pardonnait. Dès l’instant où la besë était donnée (avec une trêve ou un pardon), même si le meurtrier passait à côté d’un proche de la victime, celui-ci n’avait pas le droit de se venger. Il est d’ailleurs arrivé que de très grands rassemblements s’organisent dans le but de donner la besë (par exemple ceux d’Anton Çeta dans les années 1990).

La besë, étant intimement lié à l’honneur, ne pouvait s’acheter. La besë d’un Albanais ne peut être vendu au marché (besa e shqiptarit nuk shitet në pazar). La besë d’un Albanais a plus de valeur que l’or.

Publicités

Un commentaire

Laissez un commentaire :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s